Les réseaux sociaux polarisent le débat à Cuba

Cuba traverse une période économique difficile. Sa jeunesse est mise à rude épreuve. Nous avons demandé à une jeune femme cubaine comment elle vivait la situation et quelle était, selon elle, l’approche à adopter face aux défis majeurs. Il s’agit de la deuxième et dernière partie de l’interview, qui porte sur le rôle des réseaux sociaux.À cause des sanctions économiques étasuniennes imposées à Cuba, il n’existe pas de connexion filaire directe avec l’île pour Internet. Cela rend non seulement le trafic Internet extrêmement coûteux, mais c’est aussi l’une des principales raisons pour lesquelles la plupart des Cubains n’ont eu accès à Internet que récemment.

C’est pourquoi jusqu’il y a peu, les réseaux sociaux étaient méconnus à Cuba. Mais comme chez nous, Facebook, Instagram, Twitter, TikTok, Whatsapp, Telegram et Signal se sont très vite imposés, surtout chez les jeunes.

Depuis le début de la révolution il y a quelque 64 ans, les présidents étasuniens successifs ont eu pour obsession sa destruction. Ils ont d’ailleurs déployé tous les moyens à cette fin, et continuent encore aujourd’hui à travers les réseaux sociaux, qui appartiennent principalement aux grandes entreprises technologiques étasuniennes. Une première opération de grande ampleur a été le lancement d’une campagne sur les réseaux sociaux, orchestrée depuis l’étranger au début du mois de juillet 2021, qui a occasionné des émeutes dans plusieurs villes cubaines.

Quel est le rôle des réseaux sociaux ?« Les réseaux sociaux prônent un monde où l’image de soi, le bien-être individuel et l’égocentrisme sont encouragés. Tous les jeunes sont sur les réseaux sociaux. Ils y partagent leur vie. Je pense que la situation à Cuba est la même que dans n’importe quel autre pays du monde. Les jeunes ont leur Instagram, leur Facebook, leur TikTok. Twitter est surtout utilisé dans le monde politique. Les jeunes ne l’utilisent pas beaucoup.

Et comme partout, il y a beaucoup de conflits sur les réseaux sociaux. Il y a surtout des confrontations entre les gens qui vivent ici et ceux qui vivent à l’étranger, aux États-Unis. Ils adoptent des positions politiques opposées. Il y a beaucoup de querelles et de violences verbales. « Les réseaux sociaux prônent un monde où l’égocentrisme est encouragé. »

Il y a également des groupes qui défendent la révolution, mais qui ont des visions différentes de ce qu’elle devrait être ou des objectifs à poursuivre. Eux aussi débattent sur les réseaux sociaux. »

Sur quoi portent ces débats ?« Il existe par exemple différents points de vue concernant le féminisme. Personnellement je m’identifie davantage au blog La Tizza. J’apprécie vraiment ce blog et la manière dont il apporte une critique sociale sur ce qui se passe à Cuba, notamment vis-à-vis des expressions du capitalisme au sein même des institutions socialistes cubaines. Voilà pourquoi j’aime La Tizza. C’est un blog qui défend les valeurs révolutionnaires.

Ce blog est issu de la tradition de Fernando Martínez Heredia et s’inscrit dans sa lignée.i Certains estiment que les réseaux sociaux sont un instrument de l’ennemi et que nous devrions mener ces débats ailleurs. En fait, je partage plutôt leur avis. Facebook me montre ce que Facebook veut me montrer. Alors oui…

Mais les groupes sur, par exemple, Telegram ou Signal, ne sont-ils pas plus fermés ?« Oui, il y a des groupes, notamment sur Telegram. Mais là aussi, vous trouverez de nombreuses opinions divergentes au sein du camp révolutionnaire. C’est propre aux réseaux sociaux. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, mais parfois, je pense qu’au lieu de nous polariser, nous ferions mieux de nous réunir pour discuter et apprendre réellement à connaître les opinions de l’autre. « Facebook me montre ce que Facebook veut me montrer. »

Selon moi, les réseaux sociaux ne conviennent pas pour débattre de tels sujets. Les divergences s’amplifient et les propos deviennent plus acerbes que nécessaire. Il arrive donc que si vous critiquez quelque chose d’un autre blog en tant que révolutionnaire, on vous traite de contre-révolutionnaire. C’est comme ça… »

Ne craignez-vous pas que des forces hostiles puissent facilement infiltrer les réseaux sociaux ?« Si, bien sûr. Ils cherchent à provoquer des conflits internes. En soi, l’existence de ces débats est une bonne chose. Ce qui me semble malsain, c’est qu’ils soient menés sur les réseaux sociaux. Nous avons besoin de plus d’espaces physiques, d’espaces de rencontre en dehors des réseaux, où ces sujets peuvent être abordés. L’événement ‘La Comuna’. Phot : Prensa LatinaIl faut arrêter de débattre sur les réseaux et discuter en vrai. C’est trop virtuel. Une discussion réelle, en vis-à-vis, est plus nuancée. Il y avait le projet de La Comuna, initié par l’UJC, l’Union des jeunes communistes,i en vue de réunir et de mettre en relation tous ces groupes et initiatives du camp révolutionnaire. « Une discussion réelle est plus nuancée qu’une discussion virtuelle. »

L’UJC a justement pour mission d’unir les jeunes et leurs initiatives. Pendant La Comuna, nous nous sommes rencontrés physiquement. C’était en février, je crois. Il est vraiment important de poursuivre cette initiative. »

Partout, les jeunes aiment les débats, en Belgique aussi. Il est naturel de débattre.« Oui, c’est vrai, mais nous avons aussi des groupes qui étaient socialistes à la base, et qui ont soudainement pris la direction opposée. Cela suscite de la méfiance. Et c’est normal, car Cuba est un pays sous surveillance et en état de siège permanent. Chaque conflit est exploité au maximum par les États-Unis. Nous devons toujours être sur nos gardes, et surtout ne pas sous-estimer l’outil de renseignement de l’ennemi.

J’imagine que ces mêmes débats n’attireraient pas du tout la même attention s’ils avaient lieu en Belgique. Dans nos circonstances, c’est normal qu’il y ait une méfiance autour de certaines initiatives. » Notes:[1] Fernando Martínez Heredia (décédé en 2017) était un penseur révolutionnaire cubain, membre de l’Académie des sciences de Cuba, docteur en droit, professeur à l’Université de La Havane, chercheur sénior, spécialiste en sciences sociales, essayiste et historien.[2] L’Union des jeunes communistes ou UJC (Unión de Jóvenes Comunistas) est l’organisation de jeunesse du Parti communiste de Cuba (PCC). Elle perpétue les traditions de lutte des nombreux jeunes Cubains qui, tout au long de l’histoire, ont joué un rôle essentiel dans le mouvement révolutionnaire et la lutte pour une meilleure société.

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