Colombie : à bout, le peuple exige le départ du gouvernement

« Nos están matando » (ils nous tuent), « están disparando a la gente » (ils tirent sur les gens)... Les témoignages et les images de Colombie font froid dans le dos. Que se passe-t-il exactement dans ce pays durement touché par la pandémie et par les politiques néolibérales du gouvernement d’extrême droite ?En Colombie, comme dans d’autres pays, la pandémie frappe fort. Au beau milieu de cette grave crise sanitaire, qui a un impact énorme sur la population, le gouvernement ultra-libéral d’Iván Duque veut mettre en œuvre un certain nombre de réformes.

Afin de soi-disant « assainir » la situation financière du pays, le gouvernement veut obtenir un prêt du FMI, et Duque souhaite également adhérer à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques, sorte de petit club des pays occidentaux et de certains pays du Sud qui veulent suivre la voie libérale).

Pour cela, des coupes budgétaires et des réformes s’imposent. La première réforme est d’ordre fiscal. Pour justifier cette mesure, le gouvernement s’est servi du prétexte de la crise, qui met beaucoup de pression sur l’État, et de la nécessité d’une réforme fiscale. Et visiblement, il compte chercher ces rentrées supplémentaires surtout auprès de la classe travailleuse. Ainsi, le gouvernement augmenterait notamment la TVA sur les produits de première nécessité permettant à une famille de se nourrir, bien que Duque et ses ministres l’aient très souvent nié dans les médias.1

Mais il ne s’agit pas seulement de réformes fiscales. Une réforme du marché du travail, une réforme des soins de santé et une réforme du système de retraite sont également sur la table.

Et c’est juste au moment où la population, accablée par la troisième vague de la pandémie, était en position de faiblesse que le gouvernement d’extrême droite a voulu imposer ces séries de coupes budgétaires.

Grève nationale

C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. La possibilité que le plan de réforme du gouvernement Duque soit votée par le Congrès a fait descendre dans la rue des centaines de milliers d’hommes et de femmes, jeunes et vieux, en colère à cause du chômage, de la pauvreté et parfois tout simplement de la faim.

En effet, la pandémie avait déjà frappé très durement les couches les plus pauvres de la population. De nombreuses personnes n’ont pas pu travailler et se sont retrouvées sans revenu. Beaucoup ont dû rester à la maison, malades ou en quarantaine, et d’autres encore ont dû aller travailler au détriment de leur santé, en particulier dans les « entreprises essentielles ». Dans la plupart des cas, la protection était insuffisante. Quoi qu’il en soit, celles et ceux qui ne pouvaient pas travailler n’avaient généralement aucun revenu, et souffraient de la faim.

Une amie qui travaille dans le secteur des « Trabajadores Renumeradas del Hogar », comparables aux travailleurs et travailleuses des titres-services en Belgique, m’a raconté que le propriétaire de la maison où elle travaillait a décidé qu’elle ne pouvait pas venir en raison du risque de contamination. Par conséquent, elle et sa famille se sont retrouvées sans revenu. Heureusement, à ce moment-là, le syndicat est intervenu et des mesures ont été prises pour qu’ils puissent survivre.

L’aide promise pour soulager les plus grands besoins est restée bloquée en cours de route à cause de la corruption et, dans de nombreux cas, elle n’a pas atteint les familles, qui n’ont alors pu compter que sur à elles-mêmes et leurs proches.

Tout cela – la pauvreté croissante, la corruption des autorités et le désastre sanitaire – a rendu la situation explosive aux alentours du 28 avril, ce qui explique pourquoi tant de gens ont répondu à l’appel de « Paro Nacional » (la grève nationale).

Répression mortelle

Des personnes de tous âges, de toutes professions et de tous secteurs sociaux ont participé aux manifestations. Et ce, alors que la Colombie est au pic d’une troisième vague de la pandémie, qui frappe des milliers de citoyens chaque jour, et que les manifestants couraient donc un risque élevé d’être infectés.

Dans les rues de Bogotá, Medellín, Pamplona et surtout Calí, c’est véritablement la guerre. Les médias sociaux sont inondés de messages et de vidéos dénonçant les attaques de l’armée et de l’ESMAD (police anti-émeute) contre des manifestations pacifiques. Le bilan –très provisoire – est de 726 arrestations arbitraires, 28 personnes tuées, 234 blessés, 5 disparus, 12 personnes blessées aux yeux et 6 femmes violées, au bout de cinq jours de manifestations.

Le gouvernement est responsable de ces violations des droits humains, celui-ci ayant envoyé la police, l’ESMAD et l’armée faire face aux manifestants. Il massacre ses propres habitants. C’est à la suite de l’intervention de l’ancien président Uribe que le gouvernement a envoyé l’armée dans les rues.

Les revendications des manifestants

Dans de nombreux cas, les jeunes prennent la tête des protestations. Ils ne voient aucun avenir dans cette Colombie de la corruption, de l’exploitation du peuple et de la terre, dans cette Colombie de la violence. Ils veulent retrouver une Colombie où il fait bon vivre. Une Colombie qui prend soin de ses richesses, au lieu de les vendre aux multinationales, principalement américaines, et qui respecte son peuple.

Alors qu’au départ, la colère portait principalement sur la mise en œuvre annoncée de la réforme fiscale et sur la corruption, aujourd’hui, à la suite de la répression brutale de l’ESMAD et du déploiement de l’armée contre les manifestants, la revendication centrale est la démission du gouvernement et du président. La dissolution de l’ESMAD et des sanctions à l’encontre des agents coupables de brutalités policières font également partie des revendications des manifestants.

Ils réclament la démission de ce gouvernement qui envoie l’armée et la police avec des armes de guerre contre sa propre population descendue dans la rue, avec l’ordre de « nettoyer » les rues à tout prix. Un gouvernement qui qualifie les agents des forces de l’ordre de « héros », après avoir tué et blessé des dizaines de manifestants... Un gouvernement qui,

depuis des années, se met au service des plus riches du pays et des multinationales, aux dépens de son propre peuple... Selon les manifestants, un tel gouvernement doit être destitué. Et pour cela une pression internationale est nécessaire.

Une autre revendication, qui sommeillait depuis un certain temps et qui refait surface aujourd’hui, est la garantie d’un salaire minimum à la population pauvre. En effet, de nombreuses personnes et leurs familles ne parviennent pas à joindre les deux bouts et vivent dans la pauvreté même si elles cumulent plusieurs emplois informels.

Des premières victoires

Malgré la répression brutale, les mobilisations se poursuivent. Aujourd’hui - 5 mai - un nouvel appel à la grève nationale est lancé. Le mouvement indigène et les organisations paysannes des campagnes se rendent massivement dans les villes pour rejoindre les mobilisations. Ça ne va pas s’arrêter là. La mobilisation a d’ores et déjà remporté quelques premières victoires.

Le gouvernement Duque a fait un premier pas en arrière, en retirant provisoirement son projet de réforme fiscale. Le ministre des Finances a également démissionné. La pression sur le gouvernement augmente chaque jour. « Ils nous enlèvent tout, même notre peur », peut-on lire sur une pancarte brandie dans les rues de Bogota...

Repris de Solidaire